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5 sens : De Barry à Lyndon

Ascension et déchéance au XVIIIème siècle

Ah, Stanley Kubrick. Ce génie du 7ème art qui n’a eu de cesse, au travers de ses treize long-métrages, de révolutionner brique par brique les différents genres cinématographiques en vogue. Du péplum, avec Spartacus, au thriller dramatico-psychologique avec Eyes Wide Shut, en passant par l’épouvante de Shining, la guerre des Sentiers de la Gloire et Full Metal Jacket, et bien entendu, la science-fiction du magistral 2001, l’Odyssée de l’Espace. Construisant peu à peu une filmographie en béton armé aussi bien qu’une réputation de génie tyrannique quasi-autiste, Kubrick aura laissé une empreinte indélébile sur son époque et sur le cinéma en général, empreinte qui, avec le temps, semble devenir toujours plus profonde. Car les films du maître, à quelques exceptions près, ne semblent pas vieillir, et ses thématiques visionnaires, elles, résonnent toujours dans nos esprits contemporains, 16 ans après sa mort. Le film dont nous allons parler aujourd’hui n’échappe pas à cette règle, et pourtant, son intrigue se déroule dans l’Angleterre fastueuse du XVIIIème siècle. Embarquez donc dans la machine à remonter le temps de (L)aTTitudes, à la découverte de ce chef d’œuvre qu’est Barry Lyndon.

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Une pépite méconnue …

Dixième film de Stanley Kubrick, quatre ans après Orange Mécanique et 5 ans avant Shining, Barry Lyndon sort le 18 décembre 1975 aux Etats-Unis. Pourvu d’un budget de 11 millions de dollars, le film en rapportera 20 au niveau mondial, mais sera tout de même jugé comme un flop commercial, vu ses faibles scores au pays de l’oncle Sam. C’est ce semi-échec qui poussera d’ailleurs Kubrick à se tourner ensuite vers l’adaptation d’un certain roman d’épouvante bien connu de nos jours, mais dont il tirera malgré tout un film très personnel aux multiples sens cachés.

La situation est très différente pour Kubrick au moment de tourner Barry Lyndon. Adoubé par le succès critique et commercial de 2001, et reconnu comme un auteur et metteur en scène à la fois subversif et génial grâce à Orange Mécanique, Stanley est un véritable étalon de la Warner, et peut faire à peu près ce qu’il veut. Il décide donc d’adapter, de manière assez fidèle, les Mémoires de Barry Lyndon, un roman picaresque publié en 1844 par William Makepeace Thackeray. Le film nous dévoile donc la vie de Redmond Barry, un jeune irlandais issu d’une famille pauvre, et amoureux de sa cousine. Lorsque cette dernière s’apprête à épouser un riche officier de l’armée anglaise, Redmond, ivre de jalousie, provoque et bat ce dernier en duel, le laissant pour mort. Contraint à la fuite pour éviter les représailles liées à ce meurtre, le jeune homme part vers Edimbourg avec tout l’argent de sa mère dans les poches, et de grandes ambitions dans la tête. Le destin de Redmond lui fera vivre de nombreuses péripéties plus ou moins heureuses, le menant tout en haut de l’échelle aristocratique, avant une vertigineuse chute vers son point de départ.

L'armée britannique, dans laquelle Redmond officie quelque temps.

L’armée britannique, dans laquelle Redmond officie quelque temps.

… et pourtant reconnue

Comme souvent dans les films de Kubrick, la distribution est majoritairement composée de comédiens peu connus mais parfaitement choisis, comme l’était par exemple Malcolm McDowell dans Orange Mécanique. Ici, on a tout de même deux têtes d’affiches : Ryan O’Neal dans le rôle-titre et Marisa Berenson dans le rôle de Lady Lyndon. Le premier, nommé aux Oscars en 1970 pour Love Story, traduit parfaitement la candeur du jeune Redmond Barry, candeur qui se transforme en opportunisme, puis en arrivisme et en arrogance, avant de sombrer dans une profonde douleur aussi bien physique que psychologique à la fin du film, où O’Neal révèle une fragilité insoupçonnée. La seconde, définie par Yves Saint-Laurent comme « la fille des seventies », était un mannequin ayant tourné sous la direction de Luciano Visconti en 1971 (Mort à Venise), et dont la carrière alterna ensuite entre le bon (Blake Edwards en 1981, Clint Eastwood en 1990), le moins bon (Madame est servie, en 1985) et le carrément horrible (Jet Set 2 2004 ou encore Opium d’Arielle Dombasle en 2013). Le choix de ces deux comédiens, et en particulier du rôle principal, ne semble pas être un hasard, surtout quand on connaît la méticulosité de Kubrick. Choisir la vedette d’un film populaire comme Love Story et lui faire jouer un personnage à l’ascension et à la chute aussi fulgurante qu’opportuniste n’est pas anodin. Nous n’avons pas autant d’informations sur les relations entre O’Neal et Kubrick sur le tournage que pour Shining, où l’actrice Shelley Duval avait vécu un véritable calvaire. Néanmoins, on peut se demander si le metteur en scène n’avait pour O’Neal une sorte de fascination teintée de mépris pour un acteur au succès d’ors et déjà éphémère, comme l’a confirmé la suite de sa carrière.

Ryan O'Neal et Marisa Berenson

Ryan O’Neal et Marisa Berenson.

Toujours est-il que, artistiquement parlant, les choix de Kubrick ont fait mouche. Tournage entièrement naturel, hors des studios, éclairage à la bougie pour respecter les conditions de l’époque, voix off romanesque assurée en VF par Jean-Claude Brialy, composition de plans digne des plus grandes fresques picturales, Schubert, Haendel, Bach, Mozart ou encore Vivaldi à la baguette musicale… Avec sept nominations et quatre récompenses (meilleure direction artistique, meilleure photographie, meilleure création de costumes, meilleure musique) aux Oscars 1976, et, tout de même, le BAFTA du meilleur réalisateur la même année, Barry Lyndon fut l’une des œuvres les plus reconnues et primées de Kubrick, lui, le mal-aimé des cérémonies de récompenses.

Kubrick, à gauche de l'image, O'Neal, à droite

Kubrick, à gauche, O’Neal, à droite.

L’ombre d’un petit géant

Mais surtout, Barry Lyndon est en fait un lot de consolation pour Kubrick, et pour ses admirateurs. Car la véritable lubie du maître, son désir le plus fort et pourtant jamais atteint, c’était Napoléon. En 1967, en pleine post-production de 2001, Kubrick commence à poser les bases de ce qu’il désigne lui-même comme « le meilleur film de tous les temps ». Couvrant l’entièreté de la vie de l’empereur français, de sa naissance à sa mort, le film devait être une fresque épique et poétique pour laquelle le réalisateur, toujours aussi monomaniaque, avait réuni une collection impressionnante d’artefacts, allant du simple livre aux costumes d’époque en passant par des lettres ou des brouillons de Napoléon himself. Kubrick veut réaliser le film ultime, tourné sur les vrais champs de batailles, dans les vrais costumes, avec des armées peuplées de 40.000 figurants. Il imagine des vedettes comme Ian Holm, Oscar Werner, Peter O’Toole, Jack Nicholson ou même Jean-Paul Belmondo dans le rôle-titre, des actrices iconiques comme Audrey Hepburn ou Julie Andrews dans le rôle de Joséphine, l’épouse de l’empereur… Malheureusement, avec le coût exponentiel du film, les échecs subis par d’autres productions sur le même thème, les ambitions démesurées de Kubrick et les changements de direction à la MGM, productrice du film, le projet est annulé en 1971. Le metteur en scène est anéanti, tout comme le sont quatre années de travail. Pourtant, ces dernières ressurgiront çà et là dans sa filmographie, l’occurrence la plus évidente étant donc Barry Lyndon qui contient quelques scènes et techniques pensées pour Napoléon. Pour plus d’informations à ce sujet, nous vous conseillons d’ailleurs de lire l’excellent livre de Simon Braund, Les plus grands films que vous ne verrez jamais (Dunod, 2013), dans lequel nous avons puisé pas mal d’informations citées plus haut.

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Autre fan-art.

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Fan-art pour Napoléon.

Pour conclure ce 5 sens, nous vous invitons donc à ne pas hésiter. Si vous ne l’avez pas vu, courrez voir Barry Lyndon, ses plans magnifiques, sa musique extraordinaire, et sa VF avec du vrai Jean-Claude Brialy dedans. Et puis tant qu’à faire, vous pouvez aussi regarder tous les autres films de Stanley Kubrick, comme ça on pourra en discuter ensemble un de ces jours.

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