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Chili intra-muros : séquelles d’un régime meurtrier

La société chilienne est sclérosée par son passé douloureux. Inégalité de revenus, frais de scolarité exubérants, la jeune génération tente de se faire entendre dans des manifestations qui, parfois, se terminent en bain de sang.

 

Ce jeudi 14 mai, vers 20 heures, Plaza Italia, ce ne sont plus les encapuchados qui sont sur le devant de la scène, ces protagonistes des manifestations étudiantes chiliennes dont les actes violents envers les forces de l’ordre ont secoué la société au cours des deux dernières années. Ce soir-là, le rouge et le noir sont à l’honneur. Dans une atmosphère apaisée, mais toujours à chaud, la couleur du sang et du deuil se mêlent pour rendre hommage aux deux étudiants assassinés à Valparaíso dans la journée, lors d’une protestation en faveur d’une réforme éducative.

Plaza Italia, à Santiago, le 14 mai 2015, vers 20 heures.

 

Le système éducatif chilien symbolise en effet l’incapacité de ce pays à s’affranchir des pages noires de son histoire après le retour de la démocratie en 1990. « Aujourd’hui, à l’Université du Chili, les frais de scolarité en sociologie avoisinent les 3 000 euros par an, mais c’est l’une des filières les moins chères, souligne Emmanuelle Barozet, sociologue franco-chilienne et enseignante chercheuse à l’Université du Chili, un établissement public de Santiago. Dans une fac de médecine, ces frais peuvent être multipliés par quatre ou cinq ».

Quelles alternatives s’offrent aux familles quand le salaire moyen d’un foyer tourne autour de 850 euros par mois ? Comment envisager son futur et bâtir des projets en entrant dans la vie professionnelle avec un endettement de plus de 15 000 euros ?

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Marcha por la Educación en mai 2013.

 

Cette préoccupation est, cependant, loin d’être partagée par toutes les franges de la société chilienne. En réalité, la question éducative ne fait qu’attiser les clivages sociaux qui divisent le pays depuis de nombreuses décennies. Rendez-vous simplement à Zapallar, cette charmante plage où le peuple n’a pas sa place car il dérange, il fait peur, met mal à l’aise, où votre profil socio-économique détermine l’endroit où avez le droit de poser votre serviette, à moins que vous n’ayez une chaise longue réservée. La matérialisation spatiale des inégalités sociales est une réalité au Chili qui crève les yeux.

Et surtout, ne vous avisez pas d’entamer une discussion sur le régime militaire pinochettiste avec le premier passant sans peser vos mots, vous pourriez être surpris. Lors d’un dîner chez la famille d’une amie, je décide d’entamer prudemment la conversation après avoir remarqué une photo du dictateur sur un meuble. « Certes, il n’a pas toujours respecté les droits de l’Homme, il est peut être allé un peu loin parfois, mais il a sauvé le pays, on s’est vraiment enrichis grâce à lui vous savez. Si [Salvador] Allende restait au pouvoir, on allait droit dans le mur ! »

La plage de Zapallar reflète une société disparate où les plus aisés sont sur les transats et les autres sur leurs serviettes (mars 2015).

 

En somme, ce pays du paradoxe garde les séquelles d’un passé récent douloureux dont la noirceur rejaillit à travers des questions politiques, sociétales, institutionnelles et sociales. Il semblerait que mémoire, histoire et identité aient du mal à trouver un terrain d’entente au Chili. Et pour cause, lorsqu’on sait que la Constitution pinochettiste de 1980 est toujours en vigueur. Les fantômes du passé s’immiscent donc dans le présent d’une manière tout aussi évidente que larvée. Individualisme, clivage générationnel et processus de désolidarisation s’entremêlent dans le pays le plus inégalitaire de l’Organisation de coopération et de développement économiques en termes de revenus (OCDE, 2010). Cependant, entre la peur, la révolte et le pacifisme, la jeune génération milite pour une éducation gratuite sous le regard lointain des politiques.

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