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Costa Rica : au coeur de la crise migratoire cubaine

Après l’Espagne, Dorian Antuna Castillo change de continent mais pas de langage. Direction le Costa Rica pour notre reporter, qui vous fera découvrir ce pays plutôt inconnu au travers d’une série d’articles en en présentant les différents aspects. On commence avec quelques informations générales, et un focus sur un phénomène qui ne risque pas de dépayser nos lecteurs européens : la crise migratoire. 

La République du Costa Rica est située sur l’isthme centre-américain, avec d’un côté la Mer des Caraïbes et de l’autre l’Océan Pacifique. Sa superficie équivaut à deux fois celle du Poitou-Charentes, pour une population quatre fois plus élevée. Depuis 1948, des suites d’une grave guerre civile, le Costa Rica est régit par la constitution de sa Seconde République qui y a imposé le suffrage universel, le droit de vote aux femmes et aux noirs, l’interdiction de se présenter deux fois de suite aux élections présidentielles et qui a également abolit l’armée, faisant du Costa Rica le premier pays du monde ne possédant pas de force militaire.

Carte Costa Rica

Carte administrative des provinces costariciennes

Ces réformes libérales ont permis au pays d’investir largement dans l’éducation, la santé, l’écologie et le tourisme, faisant de lui le pays le plus développé de la région, et d’être ainsi surnommé la « Suisse d’Amérique Centrale ». Le Costa Rica est dirigé depuis 2014 par le président social-démocrate Luis Guillermo Solís, et ce jusqu’en 2018.

La crise des migrants cubains

Historiquement liés par la colonisation espagnole, les pays centraméricains n’ont pourtant pas toujours des relations diplomatiques paisibles entre eux. C’est particulièrement le cas entre le Costa Rica et son voisin, le Nicaragua. Ces tensions ont une origine lointaine, puisqu’elles datent de 1826 (soit seulement cinq ans après leur indépendance), mais ne risquent pas de s’apaiser dans les prochains mois.

Effectivement, depuis plusieurs semaines la région connaît une grave crise migratoire en raison de la réouverture des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis. Un grand nombre d’habitants de l’île ont effectivement peur que cette nouvelle politique rende plus difficile l’accès au territoire étasunien, et plus particulièrement au statut de réfugié. Ainsi, de nombreux cubains sont partis en direction de l’Equateur par avion (seul pays de la région à les laisser entrer sans visa), dans le but de rejoindre le pays de l’Oncle Sam à pied afin de tenter le rêve américain. Ils ont ainsi traversé sans problème majeur la Colombie, le Panama puis le Costa Rica. Mais arrivés à la frontière nicaraguo-costaricienne, ils se sont retrouvés bloqués par l’armée nicaraguayenne et ont été reconduits massivement à la frontière, où 6.000 d’entre eux attendent depuis des jours dans des conditions déplorables, et où arrivent quotidiennement environ 300 nouveaux émigrés.

Des centaines de cubains attendent à un poste frontière. Photo : Andrés Arce - La Nación

Des centaines de cubains attendent à un poste frontière. Photo : Andrés Arce – La Nación

« C’est ridicule de les bloquer comme ça »

Le Costa Rica leur avait accordé un visa de transit, une décision qui avait été critiqué par son voisin, qui l’accuse de « déclencher une crise humanitaire aux graves conséquences pour [leur] pays », selon un communiqué officiel du président Daniel Ortega. Le gouvernement de San José (capitale du Costa Rica), de son côté, déplore grandement la réaction des autorités nicaraguayennes, notamment l’emploi de la violence par l’armée pour bloquer le flux de ces migrants. D’autant plus qu’au vu du grave problème que cela pose, les Etats-Unis se proposent de tous les accueillir sur son territoire. Malgré cette preuve de bonne volonté, les autorités étatsuniennes ne semblent pas avoir prévu d’envoyer des agents sur place pour prendre en charge les migrants ni de les amener sur son territoire.

« C’est ridicule de les bloquer comme ça et de nous en laisser la charge, s’insurge Roberta, journaliste au Costa Rica, d’autant plus qu’ils ne veulent que passer. C’est une question d’heure avant qu’ils ne ressortent du Nicaragua une fois la frontière passée ». A cause des graves problèmes que cela pose, notamment au niveau humanitaire mais également économique pour le pays d’accueil, le Costa Rica a demandé l’aide de ses voisins du sud. Le Panama a ainsi bloqué depuis plusieurs jours sa frontière avec la Colombie et ne laisse plus entrer que 60 cubains par jour, même si ce flux perpétuel reste très difficile à contrôler. L’Equateur a pris la décision, pour diminuer cette arrivée massive, d’instaurer la nécessité pour les cubains d’avoir un visa pour entrer sur son territoire.

Un fonctionnaire facilite l'obtention de visa de passage. Photo : Alonso Tenorio - La Nación

Un fonctionnaire facilite l’obtention de visa de passage. Photo : Alonso Tenorio – La Nación 

Un problème qui se transforme en crise diplomatique

Mais rien n’y fait. Les cubains continuent de quitter en masse leur pays insulaire, où le salaire moyen ne dépasse pas les 25 dollars mensuels, le plus bas du monde selon le journal national Diario de Cuba. Toujours dans l’incapacité de leur faire passer la frontière, le Costa Rica a décidé de demander l’aide à ses voisins, mais du Nord cette fois, pour qu’ils prennent en charge ces réfugiés sans que ceux-ci n’aient à passer par la case Nicaragua. Mais là-encore la réponse a été négative. Le Guatemala début décembre, puis le Belize une semaine plus tard, ont tour à tour refusé la demande d’aide de leur voisin.

Au Bureau Régionale de la Migration d'une ville frontalière. Photo : John Durán - La Nación

Au Bureau Régionale de la Migration d’une ville frontalière. Photo : John Durán – La Nación

« Nous nous sentons profondément déçu par la décision du Belize. Sans aucun doute, cette décision complique significativement la situation des migrants situés au Costa Rica et repousse leur sortie du territoire national. Cependant, le Gouvernement continuera à réaliser les démarches diplomatiques nécessaires afin d’obtenir le libre transit des migrants sur le sol centroaméricain », a déclaré le chancelier costaricien (équivalent du ministre des Affaires Étrangères) Manuel González dans un communiqué.

Partie de Domino au Gymnase du collège de la Cruz de Guanacaste

Partie de Domino au Gymnase de la Cruz de Guanacaste. Photo : John Durán – La Nación

Une petite La Havane au Costa Rica

Dans la ville frontalière de la Cruz de Guanacaste, sur la côte pacifique, ce sont ainsi plus de 2.000 personnes qui sont bloquées depuis presque un mois. Cette situation ne déplaît pas à tout le monde, les commerçants de la ville ayant pu ainsi augmenter significativement leur chiffre d’affaire, surtout dans les sodas (petits restaurants à bas prix), où les gérants proposent des tarifs particuliers pour les migrants.

Cependant tout le monde sait que la situation ne peut durer beaucoup plus longtemps. Plusieurs échauffourées ont déjà eu lieu à la frontière où les autorités nicaraguayennes n’hésitent pas à utiliser des bombes lacrymogènes pour freiner le flux de cubains, de plus en plus décidés quant à eux à abandonner leur camp de fortune. Mais pour Kari, une migrante bloquée à la Cruz, les sentiments qui priment désormais parmi leurs rangs sont la tristesse et la désolation : « nous sommes déjà désespérés et je pense qu’il est injuste de rester autant de temps sans aucune réponse. Les cubains vont continuer à risquer de sortir du Costa Rica ; moi-même je l’ai tenté, parce que nous ne voulons pas être déportés à Cuba ni être à la charge de quiconque ».

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