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Ouija : L’horreur bas de gamme du XXIème siècle

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Michael Bay continue de prouver son intérêt pour la société Hasbro en choisissant (après les véhicules-robots géants extra-terrestres) de produire une nouvelle adaptation cinématographique du légendaire jeu de « ouija », tablette en bois permettant d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort grâce à l’élaboration de messages via l’alphabet gravé sur l’objet.

Le film raconte donc l’histoire de cinq jeunes prêts à tout pour entrer en contact avec leur amie décédée chez elle dans de mystérieuses circonstances. En décidant d’utiliser ce jeu de spiritisme, ils ne se doutent pas que l’entité qu’ils parviennent à contacter n’est pas leur amie disparue mais un esprit maléfique qui va profiter de ce passage vers le monde des vivants pour leur en faire voir de toutes les couleurs.

Malgré une photographie soignée et une ou deux propositions de mise en scène (retenons les apparitions glaçantes dans l’œilleton du jeu), Ouija ne convainc pas une seule seconde.

Mais au-delà de ses bourdes scénaristiques, de ses acteurs souvent à côté de la plaque et d’un déballage de clichés que l’on ne peut plus supporter, le film, ayant tous les défauts des longs-métrages d’épouvante produits ces dernières années, permet de dresser un portrait de ce genre, victime de ses codes devenus stéréotypes.

 

QUESTIONS & ÉLÉMENTS DE RÉPONSES

Où est-ce que ça cloche, au juste ? Qu’est-ce qui fait que lorsque l’on évoque l’intention d’aller voir un film d’horreur au cinéma de nos jours, on pouffe de rire ? Comment se fait-il que la plupart des films d’horreur sortant depuis le début des années 2000 soient lynchés par les critiques et moqués par leurs spectateurs (comment également se fait-il que ces spectateurs continuent à aller s’enfermer en salle obscure pour 1h20 de frisson bas de gamme) ?

Que faut-il changer ?

1) Abandonner les personnages vus et revus

La vieille Lynchienne dérangée et les jeunes filles brunes en robe blanche sont parmi ces personnages qui provoquent un sentiment d’angoisse avant même qu’ils ne soient caractérisés par des scénarios qui ne les utilisent plus que comme des stimuli. Il manque à l’épouvante un renouveau de cette liste d’archétypes horrifiques. Des personnages iconiques du cinéma d’horreur peuvent par ailleurs être déformés et réemployés de façon singulière, comme le zombie dans le récent It Follows, décliné sous la forme d’une entité mystérieuse empruntant la forme des corps humains pour se matérialiser.

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It Follows (2015) : Zombie d’un nouveau genre

 

2) Mettre fin aux prétextes

Ces éléments de scénario qui ne sont présents que parce qu’ils sont un cadre privilégié pour l’épouvante sont extrêmement agaçants. L’isolement injustifié d’un des personnages (« Je reviens tout de suite », ricanait Wes Craven), l’obscurité intempestive (une histoire de fantômes n’implique pas une coupure de courant avant chaque scène supposée faire peur), la maison toujours un minimum inquiétante… En bref, un cruel manque de créativité dans la conception du cadre dans lequel se déroule l’histoire entraîne une lassitude et un sentiment de déjà vu qui rend chaque film plus prévisible et ennuyeux que le précédent.

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Scream (1996) : Quand Wes Craven décodait le genre

 

3) Prendre le temps

Les films étant majoritairement limités à 1h30, les scénaristes s’arrangent pour traiter aussi rapidement que possible les parties développées entre les scènes « d’action ». Ainsi, certains traits des personnages se trouvent négligés, balayés par un rythme qui ne laisse aucune place au deuil, à l’évolution de leur psychologie et au réalisme de leurs réactions. Les scènes les plus violentes étant devenues une priorité, les films d’horreur sont devenus des biens de consommation immédiate se devant de provoquer stress et montées d’adrénaline sans jamais se soucier de marquer le spectateur. Dans L’Exorciste de William Friedkin, les scènes purement horrifiques sont inoubliables non seulement en raison de leur puissance visuelle, mais aussi car elles se font attendre. Le scénario impose au spectateur un rythme lent mais une atmosphère pesante qui fait de chaque pic de violence une expérience éprouvante, intense, mais surtout mémorable car c’est sur la base de ces courts passages que se crée le souvenir du film. De nos jours, il ne s’agit plus de composer des images marquantes, mais de créer de simples attractions, parfois efficaces mais éphémères.

L'Exorciste (1973): Mémorable Regan MacNeil

L’Exorciste (1973) : Mémorable Regan MacNeil

 

4) Ne pas forcer le spectacle

De cette codification réductrice du genre a émergé une tendance à la monstration maximale qui, en prenant le pas sur l’intelligence du scénario, finit par dépasser le sens initial du récit, ou pire: par le contredire. La fin interminable de Ouija illustre ce besoin d’exploiter à outrance le potentiel spectaculaire du thème abordé. Or, toute l’œuvre en devient superficielle, ridicule et parfois incompréhensible. Si le sujet de départ est assez inquiétant en lui-même, pourquoi décliner une démonstration visuelle à dix reprises au cours du film, quand deux ou trois scènes bien orchestrées suffisent à marquer les esprits et à donner toute sa valeur au film ? Avec Le Projet Blair Witch, Daniel Myrick et Eduardo Sanchez ont réalisé une œuvre dont l’efficacité n’a d’égale que sa simplicité. Après une heure de filmage d’errance ponctuée de quelques événements inquiétants, toute la force du format révélé pour de bon par les deux réalisateurs (le found footage, imitation de la vidéo amateur) se déploie dans un final chaotique ultra-efficace, laissé en suspend comme pour mieux pénétrer l’imaginaire du spectateur hanté par l’image tremblante de la caméra abandonnée au beau milieu des hurlements nocturnes.

Paranormal Activity 3 (2011): L'héritage de Blair Witch

Paranormal Activity 3 (2011) : L’héritage de Blair Witch

 

5) Retrouver une certaine vraisemblance

Pour achever ce portrait du film d’horreur moyen auquel nous avons droit depuis le début du XXIème siècle, il faut souligner combien le comportement invraisemblable des personnages est devenu insupportable. Le coup de l’héroïne qui ouvre un placard et saute au plafond en refermant la porte, découvrant un ami sorti de nulle part dont on attendrait presque un « Bouh ! » adressé au spectateur face-caméra est devenu monnaie courante, et s’est ainsi vu déposséder de toute son efficacité. Les jumpscares (ces bruits, images et apparitions brutales qui vous font bondir sur votre fauteuil) sont de plus en plus prévisibles et font partie du triste bilan de la situation du film d’épouvante dans la production actuelle.

Evil Dead (2013): Le remake à contresens

Evil Dead (2013) : Le remake à contresens

 

FAIRE PEUR, OUI ; ABANDONNER LE SPECTATEUR APRES LA SEANCE, NON

Des réalisateurs tels que James Wan (Conjuring, Insidious) et Alexandre Aja (La Colline a des Yeux) ont fait subsister une mise en scène travaillée dans le genre. Mais c’est avant tout de l’inventivité et de l’audace que l’on attend désormais dans le cinéma d’épouvante. Un vent d’air frais qui dévoilerait un atout inattendu et ferait (à nouveau) s’élever le genre au-delà du cercle des productions indépendantes, à l’instar de L’Exorciste, Shining, Rosemary’s Baby et autres Massacre à la Tronçonneuse dont les images traversent les générations sans avoir à rougir face à leur médiocre descendance.

Shining (1980): Chef d’œuvre multicolore et labyrinthique

Shining (1980) : Chef d’œuvre multicolore et labyrinthique

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