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Rémi Fraisse, un an après

Nouveau venu dans la famille (L)aTTitudes, Jean-Eric viendra nous rendre visite de temps à autre pour nous présenter ses reportages photos, en contact direct avec l’actualité. Sa spécialité ? Les grands rassemblements. Pour son premier reportage chez nous, il s’est rendu dans le Tarn, un an après les tristes événements qui avaient conduit à la mort du jeune botaniste Rémi Fraisse.

Le projet de barrage

C’est dans la vallée du Tescou (Tarn) à une dizaine de kilomètres de la commune de Gaillac et à plus d’une trentaine de kilomètres de Montauban que devait s’implanter le barrage (aujourd’hui remis en question) de la forêt de Sivens. Le projet initial faisait état d’une retenue d’eau d’un million et demi de mètres cubes s’étendant sur plus de deux kilomètres de long, dans un secteur de la vallée du Tescou (source : Rapport n°009953-01 page 33). La forêt de Sivens, quant à elle, occupe 700 hectares de superficie.

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Source : Roland 45 contributeur Wikipédia

Cependant la zone humide impactée par le projet abrite une faune et une flore plutôt dense, dont des espèces protégées.

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Rappel des faits

Dès octobre 2013, afin de lutter contre la construction de cette retenue d’eau qu’ils jugent inutile et attentatoire à l’environnement, les militants écologistes créent une ZAD (Zone à défendre), terminologie détournée du code de l’urbanisme où ZAD signifie Zone d’aménagement différé. Le principe est le même que pour le projet contesté de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Participer à la ZAD consiste à occuper physiquement les lieux afin de stopper toute tentative de travaux et d’entraver ainsi la réalisation du projet. Pendant un an, jusqu’au tragique mois d’octobre 2014, l’occupation est émaillée d’incidents et de confrontations, entre les zadistes et la gendarmerie ainsi qu’avec des agriculteurs pro-barrage.

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 2014, après une journée de violents affrontements entre militants écologistes et forces de l’ordre, Rémi Fraisse trouve la mort dans l’explosion d’une grenade offensive (dite assourdissante) utilisée par la gendarmerie mobile. Ce drame, au retentissement national, suscite un mouvement anti-répression policière dans certaines villes françaises, qui connait son paroxysme le 1er novembre 2014, à Nantes et à Toulouse. La pression médiatique conduit le gouvernement à suggérer le retrait du projet et le Conseil général du Tarn, maître d’ouvrage, à suspendre puis finalement retirer ce projet initial avec pour conséquence de faire stopper les travaux.

Le 6 mars 2015, les gendarmes mobiles évacuent les derniers militants de la ZAD.

Un an après la mort de Rémi Fraisse

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Fontaine toulousaine prêt du palais de justice

Pour le premier anniversaire de la mort du militant écologiste, le recueillement était initialement prévu dans le secteur de l’ancienne ZAD. Cette option est rejetée par la mairie de la commune de L’Isle-sur-Tarn dont dépend administrativement la zone humide. Alors que l’interdiction du maire n’est pas suivie par la préfecture, une partie des sympathisants ainsi que des partis politiques – notamment Europe Ecologie Les Verts – préfèrent se rassembler à Plaisance-du-Touch, commune où résidait Rémi Fraisse.

Cependant, une partie des militants et sympathisants à la cause écologiste font fi de l’interdiction municipale et appellent tout de même à se recueillir à Sivens.

Dans la ville de Toulouse, quelques jours avant la date des rassemblements, afin que la mort de Rémi ne soit pas oubliée, quelques actions militantes et pacifiques ont été menées : tracts, fontaines taguées dans lesquelles du colorant rouge est versé symboliquement.

 

 

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Fontaine toulousaine taguée

    

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Tract des militants toulousains

Hommage à Sivens

Le rassemblement prévu à Gaillac se fait dans le calme mais dans un climat d’inquiétude pendant une partie de la matinée.En effet beaucoup de militants pensent que les pro-barrages vont tenter d’empêcher l’arrivée du cortège à la ZAD comme ils l’avaient annoncé quelques jours auparavant dans la presse locale.

Un important dispositif de gendarmerie est déployé afin d’éviter les éventuelles confrontations, mais aussi pour dissuader les zadistes de réoccuper la forêt de Sivens.

La matinée à Gaillac

Arrivée à 10h30, soit une heure et demie avant le début du rassemblement sur la zone commerciale de Gaillac, le premier militant sur place et moi-même sommes contrôlés deux fois de suite en moins de dix minutes par la gendarmerie. Les contrôles sont courtois, les gendarmes se montrent surpris de voir un Poitevin si loin de ses terres (surprise partagée plus tard par certains militants).

A midi, la plupart des manifestants arrivés sur place commencent à tenir une assemblée générale énonçant les possibles actions de la journée. Le NPA est le seul parti politique à soutenir l’initiative de la manifestation de Gaillac. Le point principal sur lequel les militants échangent est la tenue du cortège qui doit rejoindre Sivens (distant d’une dizaine de kilomètres) dont une grande partie sur la D999.

Environ une demi-heure après l’heure officielle du rassemblement, un représentant de la préfecture, escorté par un commandant de gendarmerie, vient à la rencontre des « leaders » du mouvement. Il explique que la préfecture n’interdit pas aux gens désireux de se rendre sur place d’y aller mais seulement en organisant un convoi de véhicules motorisés pour que la D999 ne soit pas bloquée pendant des heures, ainsi que de se rendre à la Maison de la forêt de Sivens pour éviter l’éparpillement des véhicules et des manifestants dans la forêt.

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Arrivée des premiers militants et sympathisants

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Représentant de la sous préfecture d’Albi et son escorte en pourparlers avec les activistes

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Assemblée générale après le passage du représentant de la sous-préfecture

Après une AG d’une vingtaine de minutes, les manifestants décident de suivre les recommandations de la préfecture afin de se rendre sur place en sécurité et plus rapidement. Vers 13 heures le cortège de véhicules prend la route. Durant le trajet, j’observe que le dispositif de gendarmerie, jusque-là quasi invisible, est surtout déployé sur les chemins de traverse menant à la ZAD.

L’après midi dans la forêt de Sivens

Après un pique-nique à la Maison de la forêt, la manifestation composée d’anciens zadistes, de sympathisants et de militants politiques et écologistes, prend la direction de la ZAD. À ce moment-là, de nombreuses personnes présentes pensent encore que les pro-barrages vont tenter un coup de force. Sur place les participants à cet hommage sont rassurés de ne voir aucun pro-barrage. Pour prévenir toute forme de provocation, aucun dispositif de maintien de l’ordre n’est visible.

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Militants en marche vers la ZAD.

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Arrivée du cortège aux abords de la ZAD.

Environ 300 personnes se recueillent devant la stèle déposée en l’honneur de Rémi Fraisse quelques jours auparavant. Un long silence précède la lecture de plusieurs textes, entrecoupée de chants, d’interventions de militants politiques, de paysans, sous la surveillance de l’hélicoptère de gendarmerie. Après une bonne heure de recueillement le cortège s’éparpille sur la zone. Certains anciens zadistes veulent revoir les secteurs où se sont déroulés les affrontements de l’année précédente tandis que d’autres se dirigent vers la Métairie, occupée jusqu’à l’évacuation de mars dernier et détruite par la suite.

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Pendant plusieurs minutes le silence règne devant la stèle.

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Un couple d’anciens zadistes se recueille.

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Les anciens zadistes parcourent les lieux qu’ils ont défendus pendant des mois.

À environ 800 mètres de la stèle, au bord de la route, les gendarmes, jusqu’alors invisibles, bloquent l’accès à la Métairie. Toujours dans une volonté de contrôler l’éparpillement des militants et d’éviter une nouvelle occupation, les forces de l’ordre avaient consigne de ne laisser passer aucune personne en dehors du seul secteur autorisé par la préfecture. Les tentatives de négociations des militants n’y changent rien.

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Gendarmes du PSIG bloquant l’accès à la Métairie.

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Pancarte déposée près de la stèle.

Autorisé jusqu’à 16 heures, le rassemblement prend fin. Vers 17 heures, il ne reste plus sur le site qu’une équipe d’I-télé venue couvrir l’événement.

Epilogue

Ce rassemblement en hommage à Rémi Fraisse, que certains redoutaient, s’est finalement déroulé dans le calme et l’émotion. Les pro-barrages ont renoncé à mettre leurs menaces à exécution. La situation sur le terrain a été bien gérée, tant par la préfecture du Tarn que par les militants. Pour certains de ces écologistes les plus radicaux, la lutte contre « les projets inutiles » est loin d’être finie. Ils pensent déjà rejoindre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes, au cas où les travaux reprendraient en 2016, comme l’a déclaré le Premier ministre.

En ce qui concerne l’avenir du site de Sivens, de nombreux acteurs locaux estiment désormais que cette retenue d’eau ne verra jamais le jour, même dans sa version réduite, envisagée désormais par le Conseil départemental.

La stèle, quant à elle, a été retirée dans la nuit du 27 au 28 octobre par des inconnus qui n’ont toujours rien revendiqué.

Pour aller plus loin

Reportage vidéo de l’agence de presse Line Press concernant les affrontements du 1er novembre 2014 : https://www.youtube.com/watch?v=CFj3oc7vTm0.

Reportage photo de Vincent Feuray sur l’ensemble du mouvement : http://www.vincentfeuray.com/project/zone-rouge/.

Reportage vidéo de l’agence de presse Taranis News sur l’évacuation : https://www.youtube.com/watch?v=qawAkP-YgOA.

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